Témoignage d’un ultrafondeur, pilote Noene, 200 km de France
Venant de très bas, de très loin, nous arrivons au-delà .
Paul Eluard

Il est 6 heures du matin ce dimanche d’août 2009, le 23.
(…)
Je suis serein lorsque le départ est donné. Nous sommes une petite vingtaine à nous lancer à l’assaut de ces 200km agrémentés de 6500m de dénivelé.
Le départ est groupé, ça discute, on rigole, en somme, une belle rencontre entre passionnés qui sont là pour se faire plaisir.
Je pars très prudemment.
Je parle un peu avec Claudianne que j’ai connu en 2007 sur le Raid Montpellier Valencia .
Les jours précédents, elle a assuré une partie de l’assistance de son mari Fred qui lui court la Milkil.
Au fil des kilomètres, les coureurs prennent leur rythme, des petits groupes se forment.
Je ne suis pas pressé, je reste dans le peloton des coureurs. Je prends le temps d’écouter et d’admirer Fabrice qui revient de la Trans Europe et qui a du par malchance arrêter la course à quelques jours de l’arrivée pour cause d’une infection à un doigt qui lui a valu une hospitalisation d’urgence.

Puis c’est avec Daniel que je partage quelques foulées, un gars du sud qui vit depuis plus de 20 ans en bretagne.
De bons moments que je savoure, à écouter, à regarder, à vivre. Je le sens amoureux, c’est le bonheur.
(…) Les montées et les descentes sont présentes dés le départ de la course.
Autant je suis à l’aise sur les montées, autant je suis prudent en descente. Je sais trop combien les blessures viennent le plus souvent de moments d’euphorie dans les descentes…
Les kilomètres s’effacent de ma mémoire, je les égraine par lot de 5km.
En effet, tous les 5km j’ai mon ravito qui m’attend, je recharge en eau, mange deux trois trucs.
C’est un rituel que je mènerai avec minutie jusqu’au 193km, sans dormir.
Avant de partir je m’étais fixé un tableau de progression prenant en compte les difficultés, les heures passées sur le bitume, la nuit. Mon objectif, s’il devait en avoir un d’un point de vu sportif, était d’arriver en 30h.
J’ai vite fait le constat que je prenais du retard par rapport à mon tableau de marche, au bénéfice d’autres moments précieux.
Là une fontaine dans un village, prétexte à plonger ma tête et rafraîchir mes pensées. La bas la compagnie d’un coureur avec qui j’alternerai marche et course pendant 25km.
Autant d’imprévus que j’intègre avec joie dans cette course qui finalement me rapproche de tout ce que j’aime dans la vie, dans l’ultra.
Une nature splendide, des rencontres avec d’autres coureurs, des parcours toujours « à part ». Des distances « à part ».
Lorsque je vis ces instants, que j’arrive à m’extraire des maux du coureur d’ultra, je me sens alors proche du dépouillement absolu, de mon essentiel. S’il ne devait rester que ça, ce serait ces concentrations de bonheur que je garderai, pour ensuite les rendre petits
à petits au fil de ma vie.
Les heures passent, le soleil donne.
Le thermomètre affiche allégrement les 41 degrés en cette fin d’août,. Sensation de chaleur accentuée par la réverbération du béton. Pas grave, chaque couillon a
sa ruse, comme dirai mon beau-père, j’ai ma botte secrète ! : je cours avec un parapluie.
J’avais vu des photos de la Badwater, une course aux USA, sur le même format que ces 200km de France, où certains coureurs avaient leur parapluie.
Qu’à ce la ne tienne, le ridicule ne tue pas, mais le soleil peut provoquer de belles insolations, alors je galope avec mon pare soleil !
Je me régale du sourire des automobilistes ou autres « et du con, il pleut pas ! »…. j’adore !
JB immortalise la situation, clic clac c’est dans la boite !
Pendant un long moment je joue au yoyo avec Philippe. Un garçon discret, à la conversation très agréable. Il a couru l’Intégrale du Riquet en juillet et il est là , je suis admiratif. Un gars costeaud dans son approche de la cap.
Puis le yoyo a fait place à un peu plus de constance, a deux on est toujours plus fort.
On échange, on partage. Il s’arrêtera par la suite pour « dormir un peu et ainsi repartir de plus belle » me dit-il.
Je le laisse , je sais qu’il a de l’expérience, il gère sa course. Tout va bien pour lui.
(…)
Les jambes et la tête suivent, je n’ai pas de gros coups de pompes, juste les pieds qui chauffent un peu.
Je prends soin de changer de chaussure tous les 40/50km environ, de manière à éviter les échauffements.
Ca n’empêchera pas de belles ampoules qui sortiront en pleine nuit….certains diront que c’était la meilleure manière de m’éclairer…
Je me souviens du centième kilomètre. J’y laisse Gwendal qui va se doucher et dormir un peu au camping du coin.
A partir de ce moment là , je vais faire tout le reste de la course seul.
La nuit est là . Elle m’envahit mais ne m’inquiète pas. Je regarde la lune, j’ai alors une douce pensée pour ma fille Alma, qui lui voue une admiration.
De cette nuit je retiens ce passage ou la route était barrée avec un panneau, on devait être pas très loin de Lodéve. Une soupe chaude, réconfortante.
(…)
Le petit jour commence à se lever, curieusement il était temps. Les jambes fonctionnaient toujours assez bien, mais j’avais besoin mentalement de passer à autre chose. La lumière du jour m’habilla de nouvelles forces.
La journée s’annonçait de nouveau chaude.
Par rapport à ma progression planifiée, j’accusais un retard de 45’ à 1 heure.
Je me souviens avoir passé les 24h au km 160.
Je fais vite un calcul, il me reste 40km et 6 heures pour être dans mon objectif des 30 heures.
Je me motive en me disant que j’étais capable de faire un marathon en 6 heures ! Sauf que là j’avais déjà 24h dans les pattes, une nuit sans dormir, environ 5500m de dénivelé dans les cuisses, il doit en rester 1000, bref, suis-je encore lucide ?
J’avance, un pied devant l’autre, je suis dans ma bulle, ce qui me rassure c’est que je n’ai pas de grosses douleurs, j’arrive encore à tenir une bonne allure. J’alterne course et marche pour gérer les efforts, je me mets dans une autre course : ce marathon en moins de 6 heures avec des arrêts tous les 5km.
Je suis dans l’effort.
(…)
Il reste 7 km. Je vais les effectuer, je le crois alors, d’une traite.
Je commets une grosse erreur, je ne mange plus et ne dispose que de 500ml d’eau.
Je longe cette autoroute infernale, j’entends les klaxons qui se rient de mon allure et de mon parapluie goguenard.
Séte m’ouvre ses bras, enfin.
C’est jour de fête, je croise des jeunes, ivres, qui me proposent de mettre du pastis dans ma gourde vide… pas bon ca, pas bon je me dis, poursuis ta route… je suis heureux, je vais passer la ligne d’arrivée en moins de 30h !
Inespéré !
Il reste 1km600…de montée à 18%.
….Je me suis surestimé, j’appelle en urgence mon ravito, il me faut de l’eau, un coca, a manger, je sens mes forces glisser de mon corps, je regarde mes mains, je sens que toute mon énergie fuit entre mes doigts.
Pour la première fois je ne me sens plus maître de mon corps.
JB arrive, je me pose à l’ombre. Je décide de prendre le temps, de boire un coca, respirer, me recentrer.
Je suis impuissant mais je sais ce qui m’arrive, je ne panique pas.
Je cherche du regard, je ne trouve pas.
Puis le temps répare, me redonne des forces.
J’effectuerai ce dernier km en 30 minutes, sans doute le plus long de l’histoire de la course à pied !!
JB toujours a mes cotés, rassurant.
J’arrive, je vois la banderole d’arrivée.
Je ne cours pas, je ne suis pas démonstratif de la joie qui m’inonde de l’intérieur, je n’y arrive pas. J’ai sans doute honte de finir comme ça, sans le panache que j’aurais voulu démontrer.J’esquisse un sourire pour la photo et embrasse l’étoile qui se trouve sur le sol.
Puis c’est le flottement, je suis là , voilà . Arrivé au bout de cette route, cette parenthèse dans ma vie d’homme, de coureur.
Et maintenant je fais quoi ? des questions sans réponses, des envies d’encore, des envies de présent.
Je brouillonne mes émotions, les mets en boule dans mon sac à dos, autant de ravitos qui me serviront sur mes prochaines courses.
On est riche de ce que l’on donne.
200km hors de tout, loin de tout mais si proche de ce qui constitue « un Essentiel ».
23/24 août 2009.
200km de France, 6500m de dénivelé cumulé
30h33 minutes
Deuxième au classement général.
23 octobre 2009 Ã 18:59
Beauté de l’éffort
30h d’éffort mené de la main d’un maître.
Un joli récit, de belles photos, tu nous donne envie
d’aller au delà …
Merci
28 novembre 2009 Ã 10:46
Superbe Récit . Quel exploit !!!!